De la cohabilitation au double-diplôme : clarifier la lisibilité professionnelle des instituts d'urbanisme

Publié le 10 Janvier 2011

La réforme d’harmonisation de l’enseignement supérieure (réforme LMD) a été l’occasion, avec la mise en place du Diplôme national de master (DNM), de voir fleurir des « cohabilitations », néologisme barbare dont l’administration a le secret pour qualifier le montage de partenariats entre plusieurs établissements pour délivrer ensemble un seul et même diplôme. La cohabilitation présente l’intérêt d’associer plusieurs établissements pour mettre en commun leurs spécificités sur un diplôme. Pour un champ professionnel tel que l’urbanisme, la démarche présente un intérêt majeur, mais devrait évoluer, pour plus de lisibilité professionnelle.

 

 

La cohabilitation à l’épreuve du LMD : baisse du champ de vision

 

La formule de la cohabilitation, n’a pas vu le jour avec la mise en place des masters en France. À l’époque des diplômes d’études supérieures spécialisées (DESS) et des diplômes d’études approfondies (DEA), le système était déjà développé dans une moindre mesure toutefois. La cohabilitation permet d’associer tous types d’établissement d’enseignement supérieur et de recherche (universités, grands établissements, grandes écoles, etc.) autour d’un même diplôme.

 

La cohabilitation offre de nombreux intérêts :

 

  • Permettre à plusieurs établissements complémentaires de s’associer pour un délivrer un diplôme demandant des apports croisés (cas des diplômes pluridisciplinaires, mais pas seulement),
  • Offrir aux diplômés des grands établissements et des grandes écoles, la possibilité de poursuivre une carrière universitaire (Doctorat)[1],
  • Permettre à des étudiants d’universités de bénéficier du sceau et des enseignements de grands établissements et de grandes écoles. Ainsi certains DEA et DESS ont pu accroître leur réputation par cette stratégie multi-sceaux.

 

À l’issue de la réforme LMD[2], le mouvement de concentration des DESS et DEA sous une mention, voire une spécialité commune de master a virtuellement augmenté le nombre de diplômes cohabilités. Par exemple, si un ex-DESS cohabilité se regroupe avec d’autres diplômes sans cohabilitation au sein d’un même master, le diplôme entier de master est cohabilité. Pourtant, une seule spécialité (voire parcours) propose réellement des cours dans plusieurs établissements.

 

D’une manière générale, après la réforme LMD, de nombreux diplômes ont souffert d’une perte de visibilité : prolifération des noms différents pour un même champ professionnel ou une même discipline, complexification des cohabilitations, incohérence des niveaux hiérarchiques entre dénominations d’un établissement à l’autre, etc. Ils conservaient pourtant pour la plupart, les qualités des ex-DEA et ex-DESS. Voulue comme une harmonisation et une ouverture, le passage au master a dégradé la visibilité de l’offre de masters, rendant difficile l’identification et la comparaison par les étudiants et les employeurs, des diplômes offrant des débouchés similaires.

 

Les instituts d’urbanisme ont un peu mieux navigué dans la réforme grâce à la structuration des diplômes au sein d’instituts identifiables (nom, site internet, charte graphique, association, etc.). Toutefois, les dénominations des diplômes se sont considérablement complexifiées. Aujourd’hui, le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (CNESER) tend à reprendre la main en imposant dans la nouvelle campagne d’habilitation des diplômes (2010-2013), la dénomination « Urbanisme et aménagement ».

 

Pour le cas des cohabilitations, le constat est sans appel. Comment mesurer la réalité d’une cohabilitation si, sous le nom d’une mention de master, toutes les spécialités n’offrent pas de réelle cohabilitation ? Au-delà, certaines cohabilitations sont parfois asymétriques avec une implication plus ou moins forte dans le diplôme d’un établissement à l’autre. Le système présente donc des intérêts mais demande une analyse approfondie de la réalité des partenariats par les étudiants et employeurs ; un travail impossible à réaliser pour les employeurs et une corvée pour les étudiants réfléchissant à leur orientation.

 

 

Nouvelle offre, nouvelles lunettes : les doubles-diplômes

 

À côté des cohabilitations, principalement à l’initiative des grandes écoles, les doubles-diplômes se sont développés. Ils se destinaient plutôt à l’origine à formaliser les partenariats avec des établissements étrangers[3]. Dans le cadre de son cursus, l’étudiant passait un (voire deux) ans au sein d’un établissement partenaire étranger, dont il obtenait, en plus de son diplôme français, le diplôme local.

 

Entre établissements français, la formule s’est également considérablement développée ces dernières années. Par exemple : plusieurs écoles d’ingénieurs se sont associées à des écoles d’architecture pour permettre aux élèves intéressés d’obtenir à la fois le diplôme d’architecte et celui d’ingénieur. Ces partenariats présentent l’intérêt majeur de mettre en valeur une « double-compétence » et d’augmenter donc les débouchés possibles. Comble de l’élitisme, certains doubles-diplômes ont permis à des établissements de grande réputation de s’associer. Ainsi, HEC et Sciences Po ont créé un double-diplôme commun en management privé et public.

 

Au-delà des considérations de réputation et d’image, le double-diplôme permet à chaque entité de conserver son identité et ses exigences propres à l’obtention de son diplôme. Il conserve ainsi les éléments qui font sa réputation et son excellence. D’autre part, la collaboration entre établissements est équitable. Les élèves d’un établissement peuvent aller dans l’autre et inversement, sans hiérarchisation et apriori disciplinaires sous-jacents.

 

Dans le cas de la cohabilitation, un seul règlement commun s’applique au sein du diplôme. La pédagogie est unique et chaque établissement doit mettre de l’eau dans son vin pour accepter les exigences de son voisin.

 

Pour des instituts d’urbanisme cohabilités…

 

 

Le champ professionnel de l’urbanisme mobilise de nombreuses disciplines. Dans le cadre de la formation des urbanistes, les cours de ces disciplines doivent être dispensés. L’existence même d’instituts d’urbanisme, structures autonomes de formation en urbanisme, sans rattachement disciplinaire exclusif, traduit cette volonté de ne pas être inféodé à une seule approche disciplinaire.

 

Cependant, rares sont les instituts réellement autonomes (voir la tribune « Quel avenir pour les instituts d’urbanisme ? »). La cohabilitation a alors été un moyen de mobiliser des enseignants d’autres disciplines, pour panacher un minimum l’offre d’enseignement et augmenter les moyens à disposition, au-delà de la discipline du département de rattachement. La cohabilitation se révèle être une demi-solution entre l’institut d’urbanisme et le rattachement disciplinaire exclusif.

 

Ce constat milite pour le développement d’instituts d’urbanisme de plein exercice dans les grandes métropoles françaises. Actuellement, les structures se rapprochant le plus du modèle d’institut d’urbanisme sont les suivantes :

 

  • Institut d’urbanisme et d’aménagement régional (Université Paul Cézanne Aix-Marseille 3)
  • Institut d’aménagement, de tourisme et d’urbanisme (Université Michel de Montaigne Bordeaux 3)
  • Institut de géoarchitecture (Université de Bretagne occidentale)
  • Institut d’urbanisme de Grenoble (Université Pierre Mendès-France Grenoble 2)
  • Institut d'aménagement et d'urbanisme de Lille (Université des sciences techniques Lille 1)
  • Institut d’urbanisme de Lyon (Université Lumière Lyon 2)
  • Cycle d’urbanisme de Sciences Po
  • Institut d’urbanisme et d’aménagement de l’Université Paris-Sorbonne
  • Institut d’urbanisme de Paris (Université Paris-Est Créteil)
  • Institut français d’urbanisme (Université Paris-Est Marne-la-Vallée)
  • Institut d’aménagement du territoire, d’environnement et d’urbanisme de l’Université de Reims
  • Institut d’urbanisme de Rennes (Université de Haute Bretagne Rennes 2)

 

Cette autonomie académique est le seul moyen d’orienter clairement les formations vers le champ professionnel de l’urbanisme, sans quoi les cursus seraient incomplets ou trop orientés sur un seul aspect,  condamnés à des bricolages administratifs pour assurer un minimum de pluridisciplinarité.

 

Ainsi, plusieurs établissements pourraient participer à la constitution d’un institut d’urbanisme (voir à ce sujet la tribune « L’École d’économie de Paris : un exemple à suivre pour la formation des urbanistes ? ») et rendre lisible les urbanistes et leurs structures de formation.

 

 

…et des doubles-diplômes affirmant l’autonomie de la profession

 

Le champ professionnel de l’urbanisme présente de nombreuses interfaces avec d’autres professions et pratiques professionnelles (architectes, géomaticiens, juristes, ingénieurs, programmistes, etc.). Ces interfaces sont la richesse d’une profession. Elles permettent d’offrir des passerelles de l’une vers l’autre et de faciliter le dialogue entre elles. Toutefois l’ouverture ne doit pas signifier la confusion ; il en va de la lisibilité d’une profession toute entière.

 

Les écoles d’architecture et les écoles d’ingénieurs ont intégré ce constat en offrant la possibilité de réaliser des doubles-cursus « architecte et ingénieur » ou « ingénieur et architecte ». Chaque cursus garde ainsi sa cohérence mais offre la possibilité aux élèves, d’un établissement ou d’un autre, de se frotter à une profession voisine et d’obtenir une double qualification très recherchée sur le marché du travail. En tissant ces passerelles, les établissements affirment de fait leur indépendance. La démarche même du « double-diplôme », contrairement à la cohabilitation renforce l’autonomie de chaque cursus en attribuant deux diplômes distincts ; un pour chaque profession.

 

Pours les instituts d’urbanisme, le montage de doubles-diplômes devrait être encouragé pour mieux affirmer la spécificité du master en urbanisme et offrir aux étudiants la possibilité d’obtenir une double qualification avec par exemple :

 

·         Urbaniste et architecte ; pour sortir de l’appellation abusive « architecte-urbaniste » où l’urbanisme ne représente au mieux qu’une petite année de spécialisation au lance-pierre, voire ne représente aucun cursus pour certains architectes revendiquant le titre sans qualification. Si les architectes peuvent être admis dans les masters d’urbanisme, les urbanistes devraient pouvoir être également admis dans les écoles d’architectures à un niveau comparable.

 

·         Urbaniste et géomaticien ; la géomatique s’est beaucoup développée au sein des départements et UFR de géographie. Des diplômes de masters sont désormais délivrés et certifient les compétences des géographes en cartographie, analyse spatiale, ainsi que leur maîtrise des logiciels mobilisés pour cette pratique professionnelle. Le domaine de l’urbanisme mobilise largement le travail des géomaticiens. La mise en place d’un double-cursus clarifierait chaque compétence et développerait le niveau des urbanistes sur les logiciels de géomatique.

 

·         Urbaniste et juriste ; le droit est une discipline constamment présente dans le domaine de l’urbanisme, avec l’ensemble des procédures et documents d’urbanisme (ZAC, PLU, etc.). Les juristes les plus intéressés par le droit de la construction et de l’urbanisme entreprennent régulièrement de faire un master d’urbanisme. Il serait intéressant d’offrir aux urbanistes l’opportunité d’approfondir leur niveau en droit de la construction et de l’urbanisme.

 

·         Urbaniste et ingénieur ; le génie civil et le génie urbain sont largement présents dans la pratique quotidienne des urbanistes, notamment dans l’aménagement opérationnel (sociétés locales d’équipement, établissements publics d’aménagement, etc.). De nombreux ingénieurs font le choix de poursuivre leur cursus en master d’urbanisme. L’École des ponts ParisTech offre déjà la possibilité aux élèves-ingénieurs, de suivre en dernière année, le mastère spécialisé Aménagement et maîtrise d’ouvrage urbaine, délivré par l’école. Cependant un élève de ce mastère spécialisé n’a pas la possibilité d’obtenir le diplôme d’ingénieur. Au-delà de la rigidité des critères d’admissibilité au sein des écoles d’ingénieurs, les instituts d’urbanisme pourraient tisser des partenariats avec les écoles d’ingénieurs. Reste à savoir si celles-ci seraient intéressées…

 

·         Urbaniste et programmiste ; en France, la profession de programmiste s’est rapidement développée avec la loi relative à la maîtrise d’ouvrage publique qui impose aux maîtres d’ouvrage d’établir un programme des bâtiments et équipements pour lesquels ils lancent des appels d’offres ou concours de maîtrise d’œuvre. La programmation se divise en deux spécialisations : programmation architecturale et programmation urbaine. L’Institut d’urbanisme de Paris est actuellement le seul à proposer un cursus cohabilité en programmation architecturale et urbaine[4]. Il serait intéressant que les urbanistes puissent suivre les deux cursus. Il s’agit d’une passerelle possible vers la maîtrise d’œuvre et de l’opportunité de travailler à la fois sur l’urbanisme (programmation urbaine) et le bâtiment (programmation architecturale). Le double-diplôme semble être une formule qui garantisse l’autonomie de chaque champ professionnel.

 

Pour assurer des débouchés à l’étranger pour les diplômés français et pour permettre aux urbanistes français de pratiquer en France, le passage par la case « double-diplôme » semble presque inévitable[5]. Les procédures d’urbanisme sont largement nationales. Des doubles-diplômes pourraient voir le jour avec des établissements partenaires étrangers. Le diplômé serait ainsi reconnu dans chaque pays et pourrait chercher un emploi sur deux marchés.

 

 

 

Les formations sont le garant de l’autonomie de la profession

 

Cette tribune met en évidence que la formation des urbanistes est un chantier prioritaire pour assurer l’autonomie de la profession. Les architectes, géomètres et ingénieurs ont rapidement compris cet aspect en soutenant leurs établissements formateurs et en affirmant leur autonomie face à d’autres professions.

 

La profession d’urbaniste dispose d’instituts d’urbanisme dont l’autonomie et la reconnaissance doivent être renforcées. Ces instituts peuvent être les précurseurs d’une profession émancipée. Reste à savoir si les associations d’urbanistes sauront prendre le train en marche ou continueront d’ignorer des structures qui forment aujourd’hui la très grande majorité des urbanistes français.



[1] Avant la réforme LMD, seules les universités et quelques rares grands établissements (École des hautes études en sciences sociales et Sciences Po notamment) étaient autorisés à délivrer des diplômes de DEA, DESS et doctorats. Pour offrir un débouché dans la recherche à leurs étudiants, les grands établissements et les grandes écoles se sont donc souvent associés à des universités pour délivrer en commun des DEA, voire des DESS.

[2] Pour rappel, un diplôme national de master comporte les informations suivantes dans sa dénomination :

o         Un domaine ; grand ensemble disciplinaire, par exemple, « Arts, lettres et langues » ou « Sciences humaines et sociales » ;

o         Une mention ; correspondant à la discipline académique ou au domaine professionnel, par exemple, « économie », « biologie », « urbanisme et aménagement », « management » ;

o         Une spécialité ; correspondant à une spécialité disciplinaire ou à une pratique professionnelle, par exemple, « biologie moléculaire », « développement territorial » ;

o         Un parcours (optionnel) ; qui sont des options au sein des spécialités, par exemple, « développement rural » ou « renouvellement urbain ».

[3] Le premier établissement français à délivrer des doubles-diplômes a été l’École polytechnique. Le cursus de polytechnicien impose à l’élève de choisir une « école d’application » pour sa quatrième et dernière année. Ces écoles d’application permettaient initialement de choisir un corps de fonctionnaires (administration, armement, aviation civile, mines, ponts et chaussées, statisticien-économiste, etc.). Au quotidien, les « X » (nom que l’on donne aux élèves et anciens de l’école) se retrouvent donc affublés de leur école d’application ; « X-Mines », « X-Ponts », « X-ENA », etc.

Aujourd’hui, les partenariats de l’École polytechnique se sont multipliés et les fonctionnaires sont minoritaires. Les élèves peuvent également effectuer leur quatrième année à l’étranger.

[4] Il s’agit d’un ex-DESS spécifique devenu aujourd’hui parcours du Master Urbanisme et aménagement de l’Institut d’urbanisme de Paris, délivré conjointement avec l’École nationale supérieure d’architecture de Paris Malaquais.

[5] Le passage par le double-diplôme peut toutefois être évité quand des conventions de reconnaissance mutuelle sont signées, comme cela a été le cas en 2010 entre l’Office professionnel de qualification des urbanistes (France) et l’Ordre des urbanistes du Québec.

Rédigé par Clm

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