Une profession, un dénominateur commun : Pluridisciplinarité, Territoire, Recherche-action

Publié le 28 Février 2011

La tribune « Une école d’ingénieur peut-elle former des urbanistes ? » a légitimement suscité de nombreuses remarques de la part d’internautes, notamment élèves ou diplômés du Département Aménagement de l’École d’ingénieurs polytechnique de l’Université de Tours. Voici quelques précisions nécessaires pour comprendre le cheminement qui amène à contester le positionnement stratégique du DA de Polytech’Tours.

 

L’urbanisme est un champ où s’affrontent des groupes sociaux, professionnels et scientifiques

 

BOURDIEU Pierre, 1975, « La spécificité du champ scientifique et les conditions sociales du progrès de la raison », Sociologie et sociétés, volume 7, numéro 1, pp.91-118

Résumé de l’article par Marc Fournier et Louis Maheu :

« […] l'auteur introduit et élabore la notion de « champ scientifique » qu'il définit à la fois comme le système des relations objectives entre des positions sociales et comme le lieu de la concurrence qui a pour enjeu spécifique le monopole de l'autorité scientifique inséparablement définie comme capacité technique et comme pouvoir social. Il découle de cette définition qu'il est vain de distinguer entre des déterminations proprement scientifiques et des déterminations proprement sociales des pratiques scientifiques : la lutte pour l'autorité scientifique est une lutte irréparablement politique et scientifique dont la spécificité est qu'elle oppose des producteurs qui tendent à n'avoir d'autres clients que leurs concurrents. »

 

Le champ de l’urbanisme (professionnel et/ou scientifique) fait l’objet de convoitises de la part de groupes professionnels et/ou scientifiques qui sont en crise, ou perdent leur magister par la redistribution des cartes induites par les réformes politiques et les changements de contextes socio-économiques récents (crise économique, décentralisation, développement durable, etc.).

Plusieurs commentaires sur la précédente tribune contestent également l’existence et la consistance de la profession d’ingénieurs en France et par conséquent le fait que cette profession ait des velléités sur le champ de l’urbanisme.

Les ingénieurs présentent en France, tous les traits d’une profession, certes très diverse (comme les médecins ou les juristes), mais cohérente sur un dénominateur commun extrêmement solide : scientifique et technique. Ces deux mots résument parfaitement la posture d’un ingénieur, quel que soit son domaine et le distingue d’autres professions. La consistance de ce groupe professionnel peut également se constater par leurs nombreuses et importantes associations représentatives :

  • Conseil national des ingénieurs et scientifiques de France (http://www.cnisf.org/), dont l’ex-CESA est inscrit comme membre ;
  • Chambre de l’ingénierie et du conseil de France (http://www.cicf.fr/), qui représente les structures de conseil en ingénierie en France ;
  • Association des anciens élèves de l’École nationale des ponts et chaussées (http://www.ponts.org/), qui ne regroupe pas que les anciens élèves, mais aussi tout le corps de fonctionnaires des ponts et chaussées, dont une partie n’est pas diplômé de l’ENPC (l’accès au corps des ponts se fait sur concours) ;
  • Association des ingénieurs des travaux publics de l’État (http://www.aitpe.fr/), même principe que pour l’AIPC ;
  • Association des ingénieurs territoriaux de France (http://www.aitf.asso.fr/) ; qui représentent les fameux ingénieurs territoriaux, dont un groupe de travail en son sein, a largement contribué à discréditer les instituts d’urbanisme.

 

Ne sont citées ici que les associations qui s’intéressent fortement au champ de l’urbanisme. Pour d’autres spécialités, le constat serait le même avec la présence constante du ciment scientifique et technique. Les ingénieurs existent donc en France en tant que groupe social, leur présence dans les ministères est incontestable depuis Napoléon et même avant. Dans le secteur privé ils ont également réussi à s’imposer, en partie ou en totalité, sur des champs scientifiques très divers, pour lesquels ils ne semblaient pas a priori les mieux armés : management, économie, finance, etc.

Pour les architectes, c’est aussi le cas avec l’UNSFA qui fédère tous les syndicats départementaux d’architectes et le Conseil national de l’ordre des architectes garant de la cohérence de la profession. Les architectes ont par ailleurs investi des champs connexes : architecture d’intérieur, paysage, urbanisme.

La démarche pluridisciplinaire existe réellement pour les ingénieurs, mais elle est choisie et sélective, selon le dénominateur commun scientifique et technique, légitime et propre à ce groupe professionnel. C’est sur ce même principe que l’éviction des urbanistes est justifiée pour le concours d’ingénieur territorial spécialité « Urbanisme, aménagement et paysages » ; selon le principe quasi-tautologique que ingénieurs ne sont pas des urbanistes et inversement : ils n’ont pas le même dénominateur commun.

Par ailleurs, la pluridisciplinarité n’est pas un élément suffisant pour caractériser à elle seule, une posture professionnelle et scientifique. À défaut d’embrasser dans son intégralité, une discipline académique, il faut construire, une posture, moins épistémologique, plus volontariste. C’est exactement ce que font les ingénieurs avec l’expression : « scientifique et technique ».

 

L’émergence d’instituts d’urbanisme a permis la définition de notre dénominateur commun.

 

L’affaire du concours d’ingénieur territorial a permis de révéler un groupe cohérent qui jusqu’ici était largement muet et ignoré par les associations professionnelles d’urbanistes qui représentaient majoritairement des autodidactes et/ou des fonctionnaires de l’État ou encore d’autres professions (architectes, géomètres, ingénieurs)[1].

L’émergence de l’Association pour la promotion de l’enseignement et de la recherche en aménagement et urbanisme (APERAU) et tout récemment, du Collectif national des jeunes urbanistes (CNJU), met enfin un visage sur un groupe, qui était difficilement identifiable jusqu’aujourd’hui.

Ce groupe a également son dénominateur commun, qui transparait dans les écrits de chercheurs de la 24è section du Conseil national des universités : Aménagement de l’espace et urbanisme ou dans la charte de l’APERAU (http://www.aperau.org/charte.html). Si l’on s’exerce à mettre des mots sur ce dénominateur commun, cela pourrait être :

·         Pluridisciplinarité ; des étudiants, des enseignements et des enseignants.

·         Territoire ; par la combinaison de l’approche spatiale et politique de l’urbanisme.

·         Recherche-action ; par une formation universitaire ouverte à la recherche[2], sans perdre de vue la nécessité d’inscrire dans l’action ces connaissances. C’est ce que font les urbanistes au quotidien en assistant les élus dans leur définition des politiques publiques d’urbanisme.

 

Le dénominateur scientifique et technique n’est pas celui des urbanistes

 

En passant d’une formation universitaire de magistère à un diplôme scientifique et technique d’ingénieur, le Département Aménagement de l’École d’ingénieurs polytechnique de l’Université de Tours a donc changé de groupe.

Bien évidemment, la rupture n’est pas nette. Le contenu du Diplôme d’ingénieur en Génie de l’aménagement reste d’une grande qualité et proche de celui du Magistère, et ce malgré un toilettage cosmétique des appellations du diplôme et des enseignements, toutes plus scientifiques et techniques les unes que les autres (génie de…, ingénierie de…, etc.).

Mais progressivement cet ancien institut d’urbanisme s’intègre dans la démarche d’une école d’ingénieurs, différente de celle d’un institut d’urbanisme :

·         Quelle posture professionnelle pour les élèves et diplômés ? Sont-ils ingénieurs et donc scientifiques et techniques ? Dans ce cas, quelles sont leur techniques, leurs produits, leurs théorèmes ? La logique déterministe scientifique et technique a-t-elle une raison d’être en urbanisme ? Sont-ils urbanistes, auquel cas, les exigences du diplôme d’ingénieur permettent-elles de retrouver le dénominateur commun précité ?

·         Quelle pluridisciplinarité des élèves si le recrutement est restreint par la dominante scientifique et technique du diplôme ? L’habilitation en diplôme d’ingénieur impose indirectement aux formateurs de pratique une politique de recrutement des étudiants limitant drastiquement la pluridisciplinarité aux seuls profils de formation initiale scientifique et technique (classes préparatoires scientifiques, BTS et DUT scientifiques ou techniques, formations universitaires en sciences dites « dures » etc.)

·         Quelle démarche de recherche-action si la dimension technique impose l’apprentissage et la maîtrise fine de systèmes aboutis ? Par chance, le contenu pédagogique ne s’est pas (encore) figé et offre, par la permanence de l’équipe de l’ex-CESA une dimension universitaire encore très forte.

 

En aucun cas, la démarche de cet ancien institut d’urbanisme ne saurait représenter un modèle pour la profession et constitue une impasse à moyen terme, la posture professionnelle de l’urbaniste entrant en contradiction avec celle, de l’ingénieur.

À moyen-terme, avec l’affirmation d’urbanistes de formation, la question de se posera avec plus d’acuité : le Département Aménagement et Polytech’Tours forme-t-il des ingénieurs ou des urbanistes ? Affaire à suivre…

 

 



[1] À ce sujet, lire l’excellent article de Véronique Biau dans Métropoliques :

BIAU Véronique, 2011, « Les urbanistes territoriaux revendiquent une troisième voie entre grands corps de l’État et professionnels libéraux », Métropolitiques, 29 janvier 2011, (http://www.metropolitiques.eu/Les-urbanistes-territoriaux.html)

[2] Les universités n’ont d’ailleurs pas le monopole de la formation universitaire. La démarche pédagogique peut tout-à-fait se retrouver dans certains diplômes au sein d’instituts d’études politiques ou de grandes écoles, notamment dans le cadre de mastère spécialisés (Mastère spécialisé Aménagement et maîtrise d’ouvrage urbaine à l’École des ponts ParisTech par exemple).

Rédigé par Clm

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Barral 21/06/2013

Et faire une école d'art pour devenir urbaniste ???
http://www.fcity.eu/

my crm system 21/07/2014

When we talk about planning, I think it is more associated with urban planning in these days. Anyway, it is because it is the demand of time. I am sure that the institutes have many important tasks to accomplish.