L’Urban design en France : vers l’émergence d’une profession autonome d’Architectes-Urbanistes ?

Publié le 29 Octobre 2013

Affiche de présentation du DSA Architecture et projet urbain de l'ENSA Paris-La Villette

Affiche de présentation du DSA Architecture et projet urbain de l'ENSA Paris-La Villette

Les débats récents sur l’organisation de la profession d’urbaniste animés par le Collectif national des jeunes urbanistes (CNJU), le Conseil français des urbanistes (CFDU), l’Office professionnel de qualification des urbanistes (OPQU) ou Urbanistes des territoires (UT) ont fait émerger certaines lignes de crête.

Parmi ces lignes réapparaît la distinction entre conception urbaine (appelée Urban design en anglais ou Stadtbau en allemand) et la planification urbaine (Urban planning ou Stadtplanung).

Plus qu’une simple distinction de vocabulaire artificielle, cette ligne de crête traduit deux réalités différentes de pratiques professionnelles, très proches, mais distinctes dans leurs origines, compétences mobilisées et formations.

Les niveaux différents d’organisation de ces deux filières, particulièrement pour la formation, pourraient expliquer en grande partie, les difficultés actuelles d’organisation et de lisibilité de la profession d’urbaniste en France.

 

L’Urban planning français : une filière de poids

 

La filière professionnelle des planners de France est relativement lisible. Cette lisibilité est en grande partie due à l’existence de trois « piliers académiques » :

  • Un dense réseau de 24 instituts d’urbanisme et d’aménagement du territoire[1] répartis sur tout le territoire, rattachés aussi bien à des universités, qu’à des grandes écoles ou des grands établissements. Lieux repérables de formation, de recherche et débat sur l’urbanisme et l’aménagement du territoire, les instituts ancrent sur le territoire l’existence de la filière.
  • Plus de 150 de niveau Bac+5/6 en urbanisme et aménagement du territoire, délivrés par les établissements d’enseignement supérieur français, au sein des instituts d’urbanisme, mais pas seulement[2]. L’explosion du nombre de diplômes témoigne de l’engouement de la part des étudiants, enseignants et employeurs autour de ce domaine.

Champ lexical des dénominations de mentions des 154 diplômes de niveau BAC+5/6 en urbanisme et aménagement du territoire recensés par le CNJU

 

  • La 24ème section « Aménagement de l’espace, urbanisme » du Conseil national des universités (CNU), qui regroupe l’ensemble des Maîtres de conférences  et Professeurs des universités de ce domaine pluridisciplinaire.

 

Formant plus de 1000 urbanistes par an, les instituts et formations supérieures en urbanisme et aménagement du territoire ont largement pourvu les postes d’encadrement dans le domaine, principalement au sein des collectivités locales et de la consultance.

Les différentes lois de décentralisation ont entraîné le retrait progressif de l’État et de ses corps professionnels, composés en très grandes majorités d’ingénieurs (des eaux et forêts, des ponts et chausses et des travaux publics de l’État) et d’administrateurs (issus de l’École nationale d’administration et des Instituts régionaux d’administration), des missions d’urbanisme et d’aménagement du territoire.

La montée en puissance des collectivités locales sur le domaine de l’urbanisme et la redéfinition des référentiels d’action publique (décentralisation, désectorisation, territorialisation) ont créé un appel d’air pour des profils pluridisciplinaires, beaucoup plus sensibilisés aux sciences humaines et sociales et à l’action publique locale, que ne l’étaient les ingénieurs et administrateurs de l’État, aguerris aux politiques régaliennes sectorielles. Parmi ces profils, les diplômés des instituts et formations supérieures en urbanisme et aménagement du territoire sont largement représentés.

Cette approche ouverte, pluridisciplinaire, tout en étant largement ancrée dans les sciences humaines et sociales et l’action publique locale, a été incarnée par l’activité de l’Association pour la promotion de l’enseignement et de la recherche en aménagement et urbanisme (APERAU), dont la charte résume très bien les fondements.

Au sens du référentiel sur le métier d’urbaniste de l’OPQU, ces urbanistes diplômés sont principalement compétents pour des missions d’analyse et de prospective territoriale, de production d’opérations, de coordination et de conduite de projets urbains et territoriaux, auxquelles il faudrait aujourd’hui ajouter l’animation de projets urbains et territoriaux, largement enseignée dans les instituts d’urbanisme.

Ces missions correspondent peu ou prou à la planification urbaine et à l’aménagement du territoire ; Urban planning ou Stadtplanung en langues anglaise ou allemande.

Ce triptyque cohérent « Formations-Compétences-Débouchés » autour d’un même domaine a permis l’émergence d’une filière professionnelle dont l’organisation tarde encore à s’affirmer aujourd’hui.

Plus que questionner sa propre existence, l’Urban planning français doit aujourd’hui s’organiser pour être lisible auprès de ses partenaires institutionnels, c’est notamment l’objet du « Livre blanc : 9 propositions pour organiser la profession d’urbaniste en France », porté par le CNJU.

 

L’Urban design français : une filière à peine émergente

 

Du côté des concepteurs urbains de France, la réalité est toute autre, avec une existence encore embryonnaire de la filière, particulièrement pour la formation.

Il existe encore très peu de diplômes dédiés à la formation de concepteurs urbains « pur sucre ». Actuellement, trois écoles d’architecture (EAVT, ENSAPB et ENSAPLV) et un institut d’urbanisme (IUAR Aix-en-Provence) ont décidé d’investir le champ de la formation de concepteurs urbains[3]. Au Royaume-Uni par exemple, les Masters d’Urban design sont en revanche plus nombreux.

Le faible nombre de diplômes dédiés spécifiquement à la conception urbaine en France ne signifie par pour autant que les compétences mobilisées et les débouchés n’existent pas, bien au contraire.

La France présente la particularité de former les concepteurs urbains par d’autres filières professionnelles : il s’agit principalement des architectes et de paysagistes.

Les missions de programmation, de composition et de conception urbaines appellent des profils sensibilisés à la notion de projet développée par l’architecture et le paysage, et aux approches graphiques de représentation de l’espace, autrefois manuelles, aujourd’hui assistées par ordinateur).

Par exemple, dans le cadre du cursus d’architecte, il existe en France 17 options ou domaines de spécialisations autour du champ de la conception urbaine[4].

Champ lexical des dénominations des 17 options ou domaines de spécialisation des diplômes d’architectes spécialisés en conception urbaine recensés par le CNJU

 

Pour les écoles formant des paysagistes DPLG, les cursus restent assez généralistes avec seulement quelques séminaires mobilisant les notions de ville et de territoire dans le projet paysager.

 

Les enjeux pour les Urban designers de France : vers la profession d’Architecte-Urbaniste ?

 

Contrairement aux 24 instituts et 150 formations supérieures en urbanisme et aménagement du territoire, seuls 4 diplômes dédiés et 17 options de spécialisation constituent la filière de formation des concepteurs urbains en France. Il s’agit donc d’une filière encore incomplète puisque l’étage de la formation est encore partiel et doublonné.

Pour autant il existe une tendance manifeste d’affirmation progressive d’une communauté professionnelle de concepteurs urbains, souhaitant notamment se démarquer de leurs collègues architectes, mais également des urbanistes.

L’expression « Architecte-Urbaniste » est très régulièrement utilisée pour qualifier les profils rencontrés. Plus rarement, le terme de « Paysagiste-Urbaniste » est également utilisé.

L’association des termes « Architecte » et « Urbaniste » traduit la volonté d’affirmer une compétence réunissant architecture et urbanisme : la conception urbaine. Elle exclut en revanche les autres concepteurs urbains que sont les paysagistes et ce d’autant plus que le titre d’architecte est réglementé en France et dans de nombreux autres pays du Monde.

 

À court terme, il existe un fort enjeu de clarification des filières professionnelles entre les « Architectes-Urbanistes » (ou un autre terme proche d’Urban designer qui reste aujourd’hui à définir au sein de la communauté professionnelle des concepteurs urbains) d’une part, compétents en programmation, composition et conception urbaine, et les « Urbanistes » d’autre part, compétents en analyse, prospective, conduite et animation de projets territoriaux et urbains.

Sans cette clarification, il semble peu probable que le champ professionnel de l’urbanisme puisse s’organiser sans générer des tensions inutiles entre deux filières professionnelles qui ne demandent aujourd’hui qu’à s’exprimer davantage.

 


[1] Selon les définitions retenues, jusqu’à 24 instituts d’urbanisme et d’aménagement du territoire peuvent être recensés en France :

  1. Institut d'urbanisme et d'aménagement régional d'Aix-en-Provence (Aix-Marseille Universités)
  2. Institut d'aménagement, de tourisme et d'urbanisme (Université Michel de Montaigne Bordeaux 3)
  3. Institut de géoarchitecture (Université de Bretagne occidentale)
  4. Institut du développement territorial de Normandie (École de management de Normandie)
  5. Institut d'Auvergne de développement des territoires (AgroParisTech, Université d'Auvergne Clermont-Ferrand 1, Université Blaise Pascal Clermont-Ferrand 2 et Vetagro sup)
  6. UFR Développement local et aménagement des territoires (AgroParisTech)
  7. Institut d'urbanisme de Grenoble (Université Pierre Mendès-France Grenoble 2)
  8. Institut d'aménagement et d'urbanisme de Lille (Université des sciences et technologies Lille 1)
  9. Institut de la construction de l'environnement et de l'urbanisme (Université Droit et santé Lille 2)
  10. Institut d'urbanisme de Lyon (Université Lumière Lyon 2)
  11. Institut de géographie et d'aménagement régional de l'Université de Nantes (Université de Nantes)
  12. Chaire d'urbanisme (Conservatoire national des arts et métiers)
  13. Institut des hautes études de développement et d'aménagement des territoires en Europe (École des ponts ParisTech et Sciences Po)
  14. Département ville, environnement, transport (École des ponts ParisTech)
  15. Institut des villes et du territoire (ESSEC Business school)
  16. Cycle d'urbanisme de Sciences Po (Sciences Po)
  17. Institut d'urbanisme et d'aménagement de la Sorbonne (Université Paris-Sorbonne Paris 4)
  18. Institut d'urbanisme de Paris (Université Paris-Est Créteil Val de Marne)
  19. Département génie urbain (Université Paris-Est Marne-la-Vallée)
  20. Institut français d'urbanisme (Université Paris-Est Marne-la-Vallée)
  21. Institut d'aménagement du territoire, d'environnement et d'urbanisme de l'Université de Reims (Université de Reims)
  22. Institut d'aménagement et d'urbanisme de Rennes (École d'architecture de Bretagn, Insitut national des sciences appliquées de Rennes, Sciences Po Rennes et Université de Haute Bretagne Rennes 2)
  23. Institut d'urbanisme et d'aménagement régional de Strasbourg (Université de Strasbourg)
  24. Département Aménagement (Polytech'Tours)

 

[2] Certains départements de formation monodisciplinaire (architecture, droit, économie, géographie, management, sciences de l’ingénieur, etc.) ont ainsi pu créer des formations pluridisciplinaires (dont le contenu dépasse leur seule discipline) en urbanisme et aménagement du territoire.

 

[3] Les diplômes de conception urbaine délivrés sont les suivants :

  1. École d’architecture de la ville et des territoires à Marne-la-Vallée (EAVT) : Diplôme de spécialisation et d’approfondissement en architecture (DSA) « Architecte-urbaniste » ;
  2. École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville (ENSAPB) : Diplôme de spécialisation et d’approfondissement en architecture (DSA) « Architecture et projet urbain » ;
  3. École nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette (ENSAPLV) : Diplôme de spécialisation et d’approfondissement en architecture (DSA) « Architecture et projet urbain » ;
  4. Institut d’urbanisme et d’aménagement régional d’Aix-en-Provence (Aix-Marseille universités) : Master « Design urbain ».

 

[4] Les 17 options et domaines de spécialisation pour les diplômes d’architecte :

  1. ENSAP Bordeaux : Architecture, ville, territoire
  2. ENSA Clermont-Ferrand : Entre ville, architecture, nature (Ville et territoire durable)
  3. ENSA Grenoble : Aedification, grands territoires, villes
  4. ENSAP Lille : Territoires en mutation et contextes métropolitains
  5. ENSA Lyon : Architecture, villes, périphéries
  6. ENSA Marseille : Architecture, ville et territoires
  7. ENSA Montpellier : Métropoles du sud (Formes urbaines et développement durable)
  8. ENSA Nancy : Architecture, villes, territoires et sociétés
  9. ENSA Nantes : La condition métropolitaine
  10. EAVT Marne-la-Vallée : Métropoles
  11. ENSA Paris-La Villette : Ville, habitat et société
  12. ENSA Paris-Malaquais : Ville, architecture et territoire
  13. ENSA Paris-Val de Seine : Grande échelle des établissements humains - Ville / Territoires
  14. ENSA Versailles : Ville intensive, édifices et tissus urbains
  15. ESA Paris : Urbanisme
  16. ENSA Saint-Étienne : Architecture, urbanisme, territoires
  17. ENSA Strasbourg : Architecture, ville, territoire

 

 

Rédigé par Clm

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