Le mythe des formations « intégrées » en urbanisme : débat sur le néant
Publié le 8 Décembre 2010
La formation des urbanistes est un débat récurrent dans la profession. En 2004, Jean Frébault et Bernard Pouyet, dans un épais rapport(1) remis au Ministère des transports, de l’équipement, du tourisme de la mer, et au Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, avaient déjà compilé une somme impressionnante d’informations et avis de la profession sur la formation des urbanistes. Dans cette abondance d’information les deux auteurs font état de l’existence d’un « courant de pensée » sur une formation « intégrée » des urbanistes français.
Qu’entend-t-on par formation « intégrée » ?
Selon les défenseurs du modèle et notamment l’Office professionnel de qualification des urbanistes, dont les 600 qualifiés ne représentent au mieux que 5% de la profession et encore moins d’urbanistes titulaires d’un véritable diplôme du domaine, une formation intégrée est :
« Une formation qui commence juste après le bac et délivre une licence en urbanisme et/ou en aménagement (il y en a peu mais elles existent) et se poursuit jusqu’au niveau master (Bac+5) »(2)
Les diplômes intégrés en urbanisme n’existent pas en France
Cette définition a priori est très intéressante, cependant elle décrit des formations qui n’existent pas en France.
Au sein des universités, les spécialisations en urbanisme ne commencent qu’à partir de la troisième année de licence :
- Après mai 1968, le Département urbanisme de l’Université de Vincennes(3), a proposé durant quelques années seulement, un cursus complet en urbanisme dès la première année. Cette formule a rapidement été abandonnée.
- Avant la réforme LMD(4), certaines universités ont proposé des instituts universitaires professionnalisés (IUP), diplômes sur trois années qui commençaient dès le Bac+2 pour terminer à Bac+4.
- Toujours avant la réforme LMD, de nombreux établissements ont également proposé des Licences en urbanisme et/ou aménagement (une seule année à Bac+3 avant la réforme)
- Après la réforme LMD, le diplôme de Licence s’étend désormais du niveau Bac+1 au niveau Bac+3. Selon le CNESER, un rattachement disciplinaire est nécessaire (droit, économie, géographie, histoire sociologie, etc.) pour les diplômes de ce niveau, ce qui empêche de fait de créer une licence complète (trois années) en urbanisme, le domaine étant par essence pluridisciplinaire.
Toutefois, par inertie du cadre d’avant-réforme et par volonté, de la part des formateurs, de maintenir ces anciennes Licences pré-LMD, le CNESER continue d’habiliter des licences dont la troisième année (L3) offre une spécialisation en urbanisme et aménagement. Ces troisièmes années sont de fait une préparation aux cursus de Master en urbanisme.
Dans tous les cas, il n’existe en France, aucun diplôme de cinq ans en urbanisme.
L’intégration désintègre la profession
Au-delà de ce rappel nécessaire sur la réalité du paysage de l’enseignement supérieur français, le principe même des formations intégrées pose la question du maintien de l’un des fondements de notre profession : la double-culture et la pluridisciplinarité.
Comment maintenir les apports croisés indispensables des architectes, économistes, ingénieurs, géographes, historiens, politistes, sociologues s’il faut commencer son cursus préférentiellement dès la premières année ? Bien évidemment, des admissions parallèles pourraient maintenir un semblant de diversité dans les cursus. Cependant, l’urbanisme n’est pas une science et il semble illusoire de vouloir en faire une formation fondamentale sans passage dans un autre cursus au préalable.
Les partisans de la formation intégrée en urbanisme voudraient nous faire croire que seules les écoles d'architecture et les écoles d'ingénieurs seraient en mesure de délivrer ce qu'ils considèrent comme le modèle de formation en urbanisme. C'est du moins ce que semble indiquer le Président de l'OPQU, dans une interview accordée au Moniteur, le 19 novembre 2010 :
« Le domaine de la formation en urbanisme n’est pas suffisamment structuré. Les cursus complets dans ce domaine, à l’instar des formations en architecture, sont encore très rares. »
Or les écoles d'architecture et les écoles d'ingénieurs, dans de très légères options dispensées en fin de cursus, abordent superficiellement la ville et encore plus rarement, l'urbanisme. Penser que ces écoles forment des urbanistes relève du fantasme. Leurs diplômés sont au mieux sensibilisés à la ville et mais ne sont pas des urbanistes.
On notera avec grand étonnement que certains défenseurs des cursus intégrés, dont l’OPQU, défendent également les autodidactes !
Curieuse contradiction : on intègre d’un côté, on désintègre de l’autre. Dans tous les cas, l’offre existante de formation en urbanisme délivrée par les instituts d’urbanisme depuis quarante ans est soigneusement contournée et euphémisée ; comme le démontrent les fiches des rares diplômés (26 à ce jour) inscrits sur la liste d'aptitude à la qualification OPQU (http://www.opqu.org/annuaire_urbanistes2.php)
Sortir des chimères et accepter le cadre européen de l’enseignement supérieur
Les défenseurs des formations intégrées s’entêtent à défendre un modèle qui entre en contradiction avec la profession d’urbaniste et son ouverture au croisement de plusieurs disciplines.
Cette ligne de défense aux allures scientistes, sorte de version 2.0 du progressisme technicisant des trente glorieuses, ignore délibérément le cadre européen de l’enseignement supérieur où les diplômes de licence, master et doctorat jalonnent le parcours académique de l’étudiant. Elle ignore également dix-huit instituts d’urbanisme et formations supérieures en urbanisme et aménagement du territoire qui forment chaque année 800 à 1000 jeunes urbanistes avec un taux d’emploi dans le domaine d’environ 75%. Elle ignore enfin 10000 à 15000 professionnels formés depuis vingt ans dans ces établissements qui représentent aujourd’hui la grande majorité de la profession.
Arrêtons de débattre sur des chimères et structurons notre profession autour de ses membres et formations qui œuvrent tous les jours partout en France.
Notes
1. FRÉBAULT Jean, POUYET Bernard, 2004, Renforcer les formations à l’urbanisme et à l’aménagement, Paris, Ministère des transports, de l’équipement, du tourisme et de la mer, Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, rapport, 284p.
2. Source : Lettre de l’OPQU au CNJU, remise en séance, lors du Conseil d’administration de l’OPQU du 7 juillet 2010 où le CNJU était invité.
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